De la fondation d'une paroisse au VIe siecle a la salle du cinema Utopia, quinze siecles d'histoire au coeur de la place Camille-Jullian.
Sur la place Camille-Jullian, au coeur du centre historique de Bordeaux, l'ancienne eglise Saint-Simeon abrite aujourd'hui le cinema Utopia. Derriere cette reconversion culturelle se cache pourtant l'un des plus anciens lieux de culte de la ville.
Son histoire, commencee au VIe siecle, traverse pres de quinze siecles de vie bordelaise : paroisse medievale, lieu de sepulture, temoin des epidemies et des transformations urbaines, edifice desaffecte a la Revolution, ecole pour les jeunes marins, batiment industriel puis garage.
Avant de raconter cette longue evolution, il faut revenir a celui auquel l'eglise doit son nom : saint Simeon le Stylite, figure etonnante du christianisme oriental dont le culte parvint jusqu'a l'antique Burdigala.
Sommaire
- Qui etait saint Simeon le Stylite ?
- Une des premieres paroisses chretiennes de Bordeaux
- Une eglise faconnee par les siecles
- Une paroisse au coeur de la vie bordelaise
- La Revolution change definitivement le destin de l'eglise
- Une seconde vie au XIXe siecle
- D'une ancienne eglise a un lieu culturel emblematique
- Un patrimoine vivant au coeur de Bordeaux
Qui etait saint Simeon le Stylite ?
Avant de s'interesser a l'histoire de l'eglise bordelaise, il convient de decouvrir celui dont elle porte le nom. Saint Simeon le Stylite (vers 389-459) est l'une des figures les plus etonnantes du christianisme des premiers siecles.
Ne en Cilicie, dans l'actuelle Turquie, il embrasse tres jeune la vie monastique. Desireux de se consacrer entierement a la priere et a la meditation, il choisit une forme d'ascese hors du commun : vivre retire du monde au sommet d'une colonne de pierre. Le terme stylite vient d'ailleurs du grec stylos, qui signifie colonne.
Au fil des annees, afin de s'isoler toujours davantage, Simeon fait elever des colonnes de plus en plus hautes. Depuis cette plateforme, il prie, jeune, preche et recoit quotidiennement les nombreux fideles venus solliciter ses conseils. Sa reputation depasse rapidement les frontieres de la Syrie et s'etend a l'ensemble du monde chretien.
A sa mort, en 459, un vaste sanctuaire est edifie autour de sa colonne. Connu aujourd'hui sous le nom de Qal'at Sem'an (la forteresse de Simeon), ce complexe religieux devient l'un des plus importants lieux de pelerinage de l'Empire byzantin. Ses vestiges sont inscrits depuis 2011 au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des Villages antiques du Nord de la Syrie, un bien aujourd'hui classe en peril en raison du conflit syrien.
Son culte se diffuse progressivement jusqu'en Occident. C'est dans ce contexte qu'une eglise bordelaise, fondee au VIe siecle, est placee sous son patronage, perpetuant ainsi la memoire d'un homme dont la vie extraordinaire a marque l'histoire du christianisme.
Une des premieres paroisses chretiennes de Bordeaux
La fondation de l'eglise Saint-Simeon remonte au VIe siecle, sous l'episcopat de Leonce le Jeune, elu eveque de Bordeaux a la mort de Leonce l'Ancien, entre 541 et 550, et mort entre 557 et 574. A cette epoque, l'ancienne Burdigala, profondement marquee par la chute de l'Empire romain d'Occident, connait une importante reorganisation de son territoire religieux. D'apres le diocese de Bordeaux, Leonce le Jeune fut, selon l'expression du poete Fortunat, un veritable constructeur d'eglises, multipliant les fondations paroissiales durant ses annees d'episcopat.
Implantee sur l'actuelle place Camille-Jullian, a proximite des principaux axes de circulation et du port medieval, l'eglise Saint-Simeon occupe rapidement une position strategique au coeur de la cite. Ce quartier anime rassemble alors commercants, artisans, bateliers et voyageurs qui participent au developpement economique de Bordeaux.
Au fil des siecles, son importance ne cesse de grandir. Des le XIIe siecle, Saint-Simeon est pleinement integree a l'organisation religieuse de Bordeaux et depend du chapitre de la cathedrale Saint-Andre. Composee de chanoines, cette institution administre une partie de la vie religieuse du diocese et gere un important patrimoine ecclesiastique, temoignant du rang occupe par Saint-Simeon parmi les paroisses les plus anciennes de la cite medievale.
Une eglise faconnee par les siecles
Comme de nombreux edifices religieux bordelais, l'eglise Saint-Simeon n'a jamais cesse d'evoluer au rythme de l'histoire de la ville. Les vestiges conserves aujourd'hui appartiennent essentiellement a l'epoque gothique, temoignant des importantes campagnes de reconstruction entreprises entre le XIVe et le XVIIe siecle.
Durant la periode de domination anglaise (1154-1453), Bordeaux connait un important essor economique grace au commerce du vin avec l'Angleterre. Dans le contexte trouble de la guerre de Cent Ans, l'eglise participe egalement a la vie de la cite, qui se reorganise autour de ses paroisses fortifiees.
La Renaissance apporte un nouvel elan artistique. Vers 1530, le maitre-macon bordelais Guillaume Medion, deja connu pour avoir participe a la construction du couvent des Annonciades quelques annees plus tot, edifie une chapelle laterale a Saint-Simeon. D'apres une etude publiee par la Societe francaise d'archeologie sur le site Persee, cette chapelle, aux voutes et fenetres gothiques mais aux arcades Renaissance, est encore conservee aujourd'hui le long de l'ancien edifice.
Une paroisse au coeur de la vie bordelaise
Durant pres de douze siecles, l'eglise Saint-Simeon occupe une place essentielle dans la vie des Bordelais. Bien au-dela de sa fonction religieuse, elle rythme le quotidien des habitants du quartier : baptemes, mariages et sepultures s'y succedent au fil des generations.
A la fin du Moyen Age, un cimetiere entoure l'eglise, conformement a l'organisation traditionnelle des paroisses medievales. Lors de la terrible epidemie de peste de 1489, qui frappe durement Bordeaux, ce cimetiere doit etre agrandi afin de faire face a l'augmentation du nombre de deces, le chapitre de Saint-Andre cedant a cette occasion un terrain sous l'actuelle place Camille-Jullian.
La paroisse accueille egalement plusieurs confreries professionnelles, veritables communautes de metiers qui jouent un role religieux, social et solidaire. Parmi elles figurent notamment les fourbisseurs, specialises dans la fabrication et l'entretien des armes blanches, ainsi que les canautiers, artisans connus pour la confection de couronnes de pain destinees aux ceremonies religieuses.
A la veille de la Revolution francaise, vers 1772, la paroisse Saint-Simeon compte pres de 1 800 habitants, composes en grande partie de negociants, de commercants et de membres de la bourgeoisie bordelaise, temoignant du dynamisme d'un quartier etroitement lie aux activites portuaires.
La Revolution change definitivement le destin de l'eglise
A la fin du XVIIIe siecle, la Revolution francaise bouleverse profondement l'organisation religieuse du pays. La paroisse est officiellement supprimee en 1791, mettant un terme a plus de douze siecles de vie religieuse.
Declaree bien national, l'ancienne eglise est alors reaffectee a differents usages civils. Elle sert successivement d'entrepot puis de salpetriere, un usage destine a la production du salpetre necessaire a la fabrication de la poudre a canon. Au cours de cette periode, une grande partie de son mobilier et de ses objets liturgiques disparait, dispersee, detruite ou vendue, comme ce fut le cas dans de nombreux edifices religieux francais.
Malgre ces profondes transformations, Saint-Simeon echappe a la demolition, contrairement a d'autres monuments qui disparaissent definitivement du paysage bordelais. Cette preservation permettra a l'ancien sanctuaire de traverser les siecles suivants.
Une seconde vie au XIXe siecle
Le XIXe siecle marque le debut d'une nouvelle existence pour l'ancienne eglise Saint-Simeon. Les freres Laporte, officiers de marine, y fondent une ecole destinee aux mousses et novices de la marine marchande. Bien plus qu'un simple etablissement d'enseignement, cette institution offre a de nombreux jeunes issus des quartiers populaires proches du port une formation ouvrant les portes de la marine marchande.
Quelques annees plus tard, l'ecole est transferee a bord du navire-ecole La Brillante. Avec l'essor de l'industrie et l'evolution des activites portuaires a la fin du XIXe siecle, le quartier de Saint-Simeon se transforme profondement et l'ancien edifice accueille alors differentes activites artisanales puis industrielles.
D'une ancienne eglise a un lieu culturel emblematique
Au cours du XXe siecle, l'ancienne eglise Saint-Simeon poursuit sa metamorphose. Le batiment est tour a tour utilise comme atelier, puis comme garage automobile, avant de servir un temps de parking, echappant neanmoins a la disparition qui a frappe de nombreux edifices anciens.
C'est en septembre 1999 que l'association des Cinemas independants Utopia inaugure, dans l'ancienne eglise restauree, un cinema d'art et d'essai. Plutot que de transformer ou de demolir l'ancien sanctuaire, le choix est fait de preserver son architecture tout en lui offrant une nouvelle vocation : les eleves de l'Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux participent meme a la decoration des salles.
Aujourd'hui, l'eglise Saint-Simeon abrite le cinema Utopia, devenu l'un des lieux culturels les plus embematiques de Bordeaux. Chaque annee, des milliers de spectateurs franchissent les portes de cet ancien edifice religieux sans toujours mesurer le parcours qu'il a traverse depuis le VIe siecle.
Un patrimoine vivant au coeur de Bordeaux
L'eglise Saint-Simeon n'est plus une paroisse depuis plus de deux siecles, mais elle demeure l'un des temoins les plus remarquables de l'histoire de Bordeaux.
Depuis sa fondation au VIe siecle, elle a traverse les grandes periodes de l'histoire de la ville : le developpement du christianisme, l'essor de la ville medievale, la domination anglaise, les epidemies, la Revolution francaise, les transformations du port, l'industrialisation puis sa renaissance patrimoniale.
Au fil des siecles, ses murs ont accueilli des generations de fideles, des confreries d'artisans, de jeunes apprentis marins, des ouvriers et, aujourd'hui, des milliers de spectateurs venus partager une autre forme de culture. Peu d'edifices bordelais peuvent se prevaloir d'avoir connu autant de vies sans jamais perdre leur identite.
C'est precisement cette remarquable continuite qui fait aujourd'hui de Saint-Simeon un patrimoine vivant, ou quinze siecles d'histoire continuent de dialoguer avec la ville contemporaine.
Sources et references
- Leonce le Jeune, eveque de Bordeaux. Diocese de Bordeaux.
- Quatre maitres macons bordelais du debut du XVIe siecle (Guillaume Medion, chapelle de Saint-Simeon, vers 1530). Bulletin Monumental, via Persee.
- Villages antiques du Nord de la Syrie, dont Qal'at Sem'an. Centre du patrimoine mondial, UNESCO.
- Histoire de l'eglise Saint-Simeon et du cinema Utopia (peste de 1489, suppression de la paroisse en 1791, inauguration du cinema en 1999). Ville de Bordeaux.
- Infographie : reperes chronologiques et illustrations (plan du Bordeaux medieval, Archives de Bordeaux Metropole ; carte postale ancienne, Gallica/BnF ; Qal'at Sem'an, Wikimedia Commons, Berthold Werner, CC BY-SA 3.0 ; facade actuelle de l'Utopia, Patrick Despoix, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons).

