Un mot occitan chargé de mépris, des paysans venus du Nord avec leurs outils et leurs mots, des terres dévastées à remettre en culture : au tournant du XVe siècle, une immigration discrète mais décisive a redessiné la carte humaine du Bordelais. Comprendre qui étaient les Gavaches, c'est comprendre d'où viennent de nombreuses familles girondines.
L'étymologie d'un surnom : du Bordelais au Mexique
Le mot "gavach" traverse les siècles et les frontières avec une vitalité remarquable. Terme d'origine occitane, il désigne selon le Dictionnaire Occitan de Louis Alibert à la fois le goinfre, le rustre, mais aussi, au pied des Pyrénées, le montagnard ou encore la personne parlant mal l'occitan. Cette ambivalence sémantique, entre le déclassement social et la frontière linguistique, est au cœur de ce qu'ont vécu les immigrants que nous allons suivre.
Un mot préceltique aux origines disputées
Deux hypothèses étymologiques s'affrontent. La première, retenue par Alibert, fait remonter "gavach" à une racine préceltique gaba. La seconde, plus savoureuse, propose une contraction du gascon cap bath, littéralement "celui descendant vers le bas", surnom donné par les gens de la plaine aux montagnards qui dévalaient vers elles. Les premières attestations écrites confirment une évolution progressive : le terme apparaît en occitan en 1436 à Montagnac, puis en 1468 à Cahors, avec le sens d'"étranger". C'est le linguiste Freddy Bossy (1954-2010), spécialiste du poitevin-saintongeais, qui a dressé l'inventaire le plus précis de ces premières attestations.
Du Bordelais à l'espagnol "gavacho"
La diffusion du terme au-delà des Pyrénées est une des histoires les plus inattendues de la linguistique régionale. Le terme gabacho ou gavatxo en catalan désigne les Français en espagnol depuis environ 1530, dérivant directement de l'occitan gavach. La Real Academia Española confirme cette filiation : "gavacho, del prov. (occitan) gavach. Adj. Dícese de los naturales de las faldas de los Pirineos." L'invasion napoléonienne de 1808 a ensuite amplifié le terme en surnom péjoratif désignant tous les Français.
La trajectoire ne s'arrête pas là. Le terme a voyagé jusqu'au Mexique pour désigner les Français de Napoléon III lors de l'expédition de 1862-1867, avant de glisser, chez les Chicanos (Américains d'origine mexicaine), vers les Anglo-Saxons. Les Pieds-noirs d'Oran, eux, l'utilisaient pour désigner les Métropolitains. Un mot de village bordelais, devenu marqueur identitaire sur trois continents.
"En Roussillon, un gavatch est un habitant de l'Aude. Il semble donc qu'un gavatch vienne toujours du nord et pas nécessairement de la montagne."
Étymologie-occitane.fr, d'après un témoignage de terrain recueilli par le site
Un Bordelais ravagé : les conséquences de la guerre de Cent Ans
Pour comprendre pourquoi des milliers de familles poitevines, saintongeaises et angoumoisines ont tout quitté pour s'installer en Gironde, il faut mesurer l'ampleur du désastre qu'avait laissé la guerre de Cent Ans dans le diocèse de Bordeaux.
La bataille de Castillon et ses lendemains (1453)
Le 17 juillet 1453, la bataille de Castillon met un terme définitif à la présence anglaise en Guyenne. Les troupes de Charles VII, commandées par les frères Bureau et leur artillerie moderne, écrasent l'armée anglo-gasconne de John Talbot, qui meurt sur le champ de bataille. Bordeaux se rend en octobre. Ce n'est que l'épilogue d'un demi-siècle de désolation : les premières exactions des mercenaires français sur le Bordelais remontent à 1403, sous Charles VI.
Les archives de l'Archevêché de Bordeaux conservent la trace de ce désastre dans l'état de collecte des dîmes de 1459 : sur 120 paroisses du diocèse, soit la moitié d'entre elles, on relève systématiquement les mentions "lieu désert" ou "lieu en ruine". Pour Lormont et Yvrac, proches de Sainte-Eulalie, la rareté des habitants ne leur avait pas permis d'honorer leur dû de froment et d'avoine envers l'abbaye de Bonlieu.
L'offre de repeuplement des seigneurs ecclésiastiques
Face à des campagnes vidées et des terres retournées en friche, les seigneurs ecclésiastiques, abbayes, prieurés et archevêché, mais aussi quelques laïcs, lancent des offres de repeuplement à destination des paysans des régions moins touchées. Les conditions proposées sont attractives : des tenures "héréditaires et perpétuelles" sur de "grands et beaux tènements" pouvant couvrir jusqu'à 200-300 journaux (environ 45 hectares), soit des terres neuves, soit des maynes abandonnés. Des délais de mise en valeur sont accordés : 2 à 3 ans pour les céréales, 5 ans pour les vignes et les prés. L'abbaye de Saint-Ferme et l'abbaye de Blasimon ont joué un rôle particulièrement actif dans l'organisation de ces baux, faisant venir des colons saintongeais à grande échelle dans le secteur de Monségur.
Le grand repeuplement (1472-1500) : qui étaient ces migrants ?
L'immigration n'est pas un flux continu ni désorganisé. Elle obéit à une logique de réseau, de confiance et de solidarité de pays, que Joël Bibonne décrit avec une précision qui sonne juste pour tout généalogiste habitué aux stratégies familiales de l'Ancien Régime.
Saintongeais, Poitevins, Angoumois : des gens d'oïl en pays d'oc
Les immigrants arrivent massivement à partir de 1472, avec une accélération notable en 1478, "la grande année" selon les archives. Jacques Dubourg, dans son ouvrage de référence Les Gavaches, une population méconnue, montre que ces familles viennent principalement de Saintonge, du Poitou, de Vendée et d'Angoumois, s'installant dans le Blayais, le Bordelais, le Libournais, le Réolais, le Marmandais et l'Entre-deux-Mers. On notera le mot "saintongeais" avec prudence : pour les Gascons, tout ce qui venait du nord pouvait recevoir cette étiquette, quelle que soit la province d'origine réelle.
Ce n'est pas une immigration exclusivement paysanne. Des nobles reçoivent des tenures, des soldats en garnison s'installent, des artisans, des marchands, des notaires s'établissent. L'obligation d'utiliser le français plutôt que le gascon dans les actes notariés facilite l'insertion de ces derniers.
La logique de réseau : le "pionnier" et ses recruteurs
L'immigration fonctionne rarement en masse spontanée. Un aventureux tente sa chance en premier. S'il réussit, il retourne au pays, auprès de ses parents et de ses amis, leur vantant les mérites du pays d'accueil et, surtout, garantissant de sa propre personne la fiabilité des promesses faites. Ainsi, dès 1446, avant même Castillon, les premiers arrivants apparaissent dans les archives : un Bergeon à Sainte-Eulalie, un Bonnon d'origine poitevine à la limite d'Yvrac. Ces pionniers furent souvent les plus fortunés du mouvement.
Dans les hameaux de l'Entre-deux-Mers, les Gavaches se regroupent en micro-communautés de parents et d'amis, arrivés ensemble et solidaires, prêts à intégrer le dernier venu. Le cas des Bibonne, reconstitué par Joël Bibonne lui-même, est exemplaire : Jehan de Vivonne, arrivé du Poitou vers 1500, eut deux fils dont les noms gasconnisés progressivement, de Vivone à Bibonne, témoignent de l'assimilation en cours. Ses voisins immédiats portaient tous des patronymes caractéristiques de l'ouest de la France : Bonnon, Regnon, Boulineau, Duperrier, Chastaignier.
L'ancienne paroisse de Sainte-Eulalie, entre Lormont et Yvrac sur la rive droite de la Garonne, constitue l'un des foyers les mieux documentés de l'implantation poitevine au XVe siècle. Les archives notariales de la région (AD 33) conservent plusieurs contrats de mariage et baux à fief illustrant les stratégies d'intégration des familles gavaches.
Grande et Petite Gavacherie : deux territoires, une même origine
Cette immigration a créé deux zones linguistiques distinctes, longtemps identifiables par leur parler d'oïl au milieu d'un environnement gascon. Leurs contours, leurs histoires et leurs dénominations méritent d'être soigneusement distingués.
La Grande Gavacherie (Pays Gabay) : du Blayais au Libournais
Le Pays Gabay ou Grande Gavacherie couvre approximativement le Blayais et le nord du Libournais, depuis la Saintonge au nord jusqu'à l'Entre-deux-Mers au sud. Ses habitants portent le nom de "Gabaïls" ou "Gabayes". Encore au début du XXe siècle, les vieilles familles de l'Entre-deux-Mers désignaient ainsi les habitants de Saint-André-de-Cubzac, et les gens du Blayais et de Saint-Ciers se disaient eux-mêmes Gabaïls, nommant aussi leur dialecte de ce nom.
La Petite Gavacherie : l'enclave de Monségur
La Petite Gavacherie, ou Gavacherie de Monségur, était une enclave linguistique dans la vallée du Drot, au sud-est de l'Entre-deux-Mers, peuplée par des colons saintongeais à partir du XVe siècle. Les habitants y étaient appelés "gavaches" ou "marots" (les "marotin" étant une désignation encore plus locale). L'Abbaye de Saint-Ferme y a joué le rôle de principal organisateur du peuplement. Cette enclave de langue d'oïl, isolée dans un environnement gascon, a fini par disparaître dans la seconde moitié du XXe siècle sous la pression du gascon puis du français standard.
"L'originalité de ce peuplement, c'est qu'il concerne des migrants nés majoritairement dans les pays de langue d'oïl. Ils créèrent la Petite Gavacherie dont la toponymie et l'anthroponymie sont tout à fait différentes de celles du reste de l'Aquitaine. Du point de vue rural, ce repeuplement de la fin du Moyen Age constitue la grande modification de la population régionale, entre la venue des Wisigoths et le XXe siècle."
Recteur Poussou, Congrès National de généalogie à Bordeaux, 1991
L'intégration par étapes : trois générations pour se fondre dans le pays gascon
L'histoire de l'intégration des Gavaches est aussi une leçon de sociologie migratoire. Elle ne se fait ni par assimilation rapide ni par enfermement communautaire, mais par une stratégie de longue durée, inscrite dans les contrats et dans les corps.
Les baux à fazendure et les contrats d'association familiale
À côté des grands baux héréditaires, les archives révèlent des "baux à fazendure", baux temporaires apparentés à un métayage allégé. L'ouvrage Histoire de Bordeaux dirigé par Charles Higounet (tome 1453-1715) offre une synthèse remarquable des contrats de mariage caractéristiques de cette époque. On y découvre des "affiliations" où le gendre "adopté" par ses beaux-parents s'engage à demeurer "en compagnie et société" avec eux, à travailler leurs terres et à mettre en commun "tous ses biens présents et à venir". En contrepartie, il sera nourri, vêtu et chaussé "comme bons père et mère sont tenus de faire à leur fils".
Le contrat de mariage de 1536 entre Jeanne Vivonne et Antoine Gassiés illustre parfaitement cette logique : le gendre reçoit une part d'héritage en échange d'une mise en commun totale de ses moyens avec la famille de sa femme. Ce travail collectif transcende le seul lien du sang, il soude des groupes unis par leur origine commune de "pays", et c'est précisément là que réside la force de résistance identitaire des Gavaches.
Trois générations, deux révoltes fédératrices
Les mariages avec des Gascons n'adviennent le plus souvent qu'à la troisième génération, vers 1550. Jusqu'alors, les Gavaches vivaient en marge, "parlant entre eux leur langue, tenus en marge par les Gascons proches". La révolte de la gabelle (1548) et la Fronde (1649), calamités partagées par tous, ont probablement été des facteurs puissants d'intégration et de solidarité. La mémoire collective, cependant, est tenace : au XVIIIe siècle, le qualificatif "peytau" (poitevin) circulait encore dans certaines campagnes. Et encore dans les années 1930, à Saint-Vincent-de-Paul (rive gauche de la Dordogne), on continuait à désigner comme Gavaches les habitants de la rive droite opposée.
Les traces durables : toponymie, anthroponymie et mémoire collective
Pour le généalogiste, les Gavaches ont laissé des empreintes précieuses dans le paysage et dans les registres, à condition de savoir les lire.
Des lieux-dits comme témoins d'implantation
Parlant entre eux leur langue et tenus à l'écart, les Gavaches ont donné leurs noms à une multitude de lieux-dits qui ponctuent encore aujourd'hui la carte de l'Entre-deux-Mers : Bergeon, Bonnet, Le Basque, Poitevin, le Clain (du nom du cours d'eau qui se jette dans la Vienne), Bonneau, le Mayne des Bibonne, La Francesa, La Saintongeaise. Ces microtoponymes sont des balises généalogiques de premier ordre : repérer un tel lieu-dit sur une carte ancienne, c'est identifier une zone probable d'implantation gavache dès le XVe siècle.
Les patronymes d'origine d'oïl en Gironde
La gasconnisation progressive des noms est un autre marqueur de cette histoire. Des noms comme Vivonne devenant Vivone puis Bibonne, Pédrilheau correspondant à Pédriau en Poitou, illustrent comment les prénoms et patronymes se plient à la phonétique locale tout en conservant leur filiation lointaine. Le chercheur qui rencontre dans les registres bordelais du XVIe siècle des patronymes typiquement poitevins ou saintongeais, Bonnon, Boulineau, Duperrier, Chastaignier, peut légitimement supposer une origine gavache et remonter vers l'ouest de la France dans sa recherche.
Un destin atlantique : les Gavaches et la Nouvelle-France
L'histoire des Gavaches ne s'achève pas en Gironde. Elle s'inscrit dans un mouvement migratoire de plus longue portée, qui conduit une partie de ces populations vers l'Atlantique, puis les rives du Saint-Laurent.
Joël Bibonne observe que "ces populations de l'ouest fournirent plus tard les gros contingents d'émigrants vers la Nouvelle France". Ce constat s'appuie sur une géographie et une sociologie cohérentes. Le Musée de l'histoire du Canada confirme que plus des deux tiers des colons canadiens et acadiens étaient issus de la France atlantique : 39 % du Nord-Ouest, 19 % du Centre-Ouest (Poitou, Aunis, Saintonge), 11 % du Sud-Ouest. Les colons acadiens, venus en majorité du Poitou et de la Saintonge, avaient emporté en Amérique leurs techniques de drainage et de culture des terres basses, forgées dans les marécages atlantiques.
Un fil court ainsi de la Saintonge aux terres bordelaises au XVe siècle, puis de ces mêmes familles établies en Gironde vers le Canada au XVIIe siècle. Pour les généalogistes qui cherchent à remonter vers une origine canadienne ou acadienne, ce double mouvement mérite d'être intégré à la stratégie de recherche : un ancêtre "poitevin" en Gironde au XVIe siècle peut très bien avoir des cousins partis pour Québec au siècle suivant.
Intérêt généalogique : comment retrouver vos ancêtres gavaches
Pour les adhérents du CGSO dont les arbres plongent dans l'Entre-deux-Mers, le Libournais ou le Blayais, la piste gavache mérite d'être systématiquement envisagée.
Indices à repérer dans les registres
Plusieurs signaux doivent alerter le chercheur : un patronyme d'oïl dans un environnement gascon, une mention de lieu d'origine poitevin ou saintongeais dans un acte de mariage ou de sépulture, un lieu-dit "Le Poitevin" ou "La Saintongeaise" dans l'adresse d'un ancêtre, ou encore des contrats de mariage comportant des clauses d'association familiale typiques de la période 1480-1560. Les archives départementales de la Gironde (AD 33) conservent de nombreuses séries notariales de cette époque, en particulier sous les cotes 3E et les séries H (abbayes).
Sources et outils complémentaires
L'ouvrage de Jacques Dubourg, Les Gavaches, une population méconnue, publié par les Éditions d'Albret, reste la référence bibliographique la plus accessible sur ce sujet, avec des listes de familles et une cartographie des zones d'implantation. Pour la dimension linguistique, l'Anthologie Gavache de Freddy Bossy constitue une source de première main sur les parlers d'oïl en Gironde. Enfin, pour les patronymes spécifiques au Poitou et à la Saintonge, les bases de données des Archives départementales de Charente-Maritime et des Archives de la Vienne permettent de prolonger la recherche vers les origines.
Sources et références
- Bibonne, Joël. "Les Gavaches." Bulletin Généalogies du Sud-Ouest, n°52, 2006. Texte original ayant servi de base à cet article.
- Dubourg, Jacques. Les Gavaches, une population méconnue : ces familles oubliées qui ont sauvé nos terres d'Aquitaine. Éditions d'Albret. Notice librairie Mollat.
- Higounet, Charles (dir.). Histoire de Bordeaux, tome 1453-1715. Fédération Historique du Sud-Ouest, Bordeaux.
- Bossy, Freddy. Anthologie Gabaye et Gavache. Version en ligne.
- Petite Gavacherie. Article Wikipedia (source d'orientation, à recouper).
- Pays Gabay. Franco.wiki.
- Bataille de Castillon (1453). Histoire pour Tous.
- Real Academia Española • "gavacho" • Analyse Escòla Gaston Febus.
- Musée de l'Histoire du Canada. "Immigration en Nouvelle-France." Musée virtuel de la Nouvelle-France.
- "À propos du lieu-dit Gavache" (commune de Ruch, Gironde). Document PDF de la commune.
- Etymologie-occitane.fr. "Gavach, gavatch, gavot." Article détaillé.

